Les anciennes gares sur la Seine : ce que le fleuve a imposé au rail

Sur la Seine, le mot « gare » a désigné un bassin avant de désigner un bâtiment. Une gare d’eau était un tronçon de rivière aménagé, où les bateaux se rangeaient pour laisser passer les autres ; le sens fluvial est attesté bien avant le sens ferroviaire. Le chemin de fer est arrivé ensuite, a repris le mot, puis le trafic.

Cette antériorité n’est pas une curiosité de dictionnaire. Elle explique où les anciennes gares de la Seine ont été posées, pourquoi certaines regardent l’eau quand d’autres lui tournent le dos, et pourquoi il en reste si peu sur l’axe pourtant le plus anciennement équipé de France. Ce qui suit propose de les lire dans cet ordre : d’abord le fleuve, ensuite le pont, et seulement à la fin le bâtiment.

Le fleuve était déjà une voie de transport

Avant 1837, tout ce qui pesait circulait sur l’eau. La Seine descendait le bois, le charbon, la pierre, le blé, et remontait à la voile ou au halage. Les compagnies de chemin de fer ne sont pas arrivées dans un couloir vide : elles se sont installées le long d’un axe déjà équipé, déjà encombré, et déjà rentable.

Saint-Ouen en donne l’exemple le plus net. Dès 1830, un port y est creusé sur la rive : un canal perpendiculaire au fleuve, large d’une cinquantaine de mètres et long de plusieurs centaines, prolongé par un bassin. On l’appelle une gare d’eau. La société du chemin de fer et des docks de Saint-Ouen n’est fondée qu’en 1854, et sa ligne n’est exploitée qu’à partir de 1862, raccordée à la ceinture parisienne. Le rail est venu chercher le bassin, pas l’inverse.

Ce qu’il faut en retenir pour la lecture du bâti : dans la vallée, une emprise ferroviaire ancienne coïncide très souvent avec un point d’accostage plus ancien encore. Quand on cherche pourquoi une gare est là plutôt qu’à trois cents mètres, la réponse est fréquemment sur la berge.

Ce que la Seine coûte à une ligne

Une vallée offre au tracé ce qu’il recherche par-dessus tout : une pente faible et régulière. C’est la raison pour laquelle la ligne de Paris au Havre suit le fleuve sur presque tout son parcours, et pourquoi elle établit l’essentiel de son tracé de Paris à Rouen sur une seule rive.

Mais le fleuve serpente, et une ligne qui doit rester droite finit par le couper. Entre Paris et Le Havre, la ligne ouverte de Paris à Rouen en mai 1843, puis de Rouen au Havre le 22 mars 1847, franchit six fois la Seine. Chaque franchissement est un ouvrage coûteux, long à construire, et qui contraint le reste : on ne le déplace pas pour faire plaisir à une commune.

D’où une règle utile sur le terrain : dans une vallée, la gare est presque toujours l’esclave du pont. Le point de franchissement se choisit pour des raisons de génie civil — un rétrécissement, un fond dur, un coude favorable — et la gare se pose ensuite là où le tracé passe déjà. C’est ce qui explique tant de gares excentrées par rapport au bourg qu’elles desservent, phénomène qu’on retrouve tout le long des lignes de banlieue.

Le pont d’Asnières, où le rail a traversé l’eau

La ligne de 1837 franchissait la Seine à deux reprises : à Asnières, puis à Chatou. Les deux ouvrages ont été inaugurés le même jour, et ce sont, à notre connaissance, les premiers ponts de chemin de fer jetés sur le fleuve — aucune source consultée n’en signale d’antérieurs, mais aucune ne l’affirme non plus, et nous nous en tenons donc là.

Celui d’Asnières, le plus proche de Paris, était à l’origine un ouvrage de charpente de bois posée sur des piles maçonnées — solution rapide, économique, et provisoire par nature. Les travaux en furent dirigés par l’ingénieur Émile Clapeyron.

Il a été remplacé en 1851 par un tablier métallique droit sur piles de pierre, conçu par l’ingénieur Eugène Flachat et construit par l’entreprise Ernest Goüin et Cie. La notice d’inventaire y voit l’un des premiers ponts français assemblés par rivets — nous le donnons sous cette réserve, n’ayant pas trouvé de seconde source pour l’attester. Le détail vaut d’être noté par qui sait lire une charpente métallique et dater ses assemblages : le rivet, ici, n’est pas un ornement rétrospectif, c’est une technique alors neuve.

Le pont a ensuite été élargi par tranches, au fil de la densification du réseau de l’Ouest : porté à six voies en 1911, puis à dix en 1926. C’est aujourd’hui l’un des ponts ferroviaires les plus larges d’Europe, et il ne ressemble plus en rien à l’ouvrage de bois de 1837 — un cas d’école de bâti ferroviaire dont seule l’implantation a survécu.

Ce franchissement a une postérité inattendue : il traverse l’arrière-plan de plusieurs toiles peintes sur ces berges dans les années 1880. Les Ponts d’Asnières, que Van Gogh peint en 1887, montre un train lancé sur le tablier, au-dessus des berges et des barques amarrées. C’est probablement l’une des images les plus regardées d’un ouvrage ferroviaire français, sans que grand monde y cherche un ouvrage ferroviaire.

1837 : une ligne qui s’arrête devant l’eau

La ligne inaugurée le 24 août 1837 et ouverte au public le 26 s’annonçait comme la ligne de Paris à Saint-Germain-en-Laye. Elle s’est arrêtée au Pecq, sur la rive, en contrebas de la terrasse.

La raison est purement physique, et il faut écarter d’emblée l’explication tentante. Ce n’est pas le fleuve qui a arrêté la ligne : il n’était pas franchi là en 1837, et il ne le sera qu’une dizaine d’années plus tard. C’est la rampe. Le plateau de Saint-Germain domine la Seine de plusieurs dizaines de mètres, et cette pente dépassait ce que l’adhérence d’une locomotive de 1837 pouvait avaler avec un train derrière elle. Le terminus s’est donc posé au port du Pecq, au pied de la côte, et les voyageurs ont terminé en voiture attelée.

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Autre chose qu’on imagine mal aujourd’hui : à l’ouverture, la ligne n’avait aucune station intermédiaire. Une voie unique, une seule rame, une dizaine d’allers-retours quotidiens entre Paris et Le Pecq. Les premiers arrêts, Nanterre et Chatou, ne sont ouverts qu’à l’automne suivant, et Asnières le 5 août 1838. Les gares de la vallée ne sont donc pas contemporaines de la ligne : elles se sont ajoutées à elle, une par une, à mesure que la banlieue se peuplait.

Le prolongement n’a été obtenu, dix ans plus tard, qu’en changeant de mode de traction : le tronçon jusqu’à Saint-Germain a été exploité en 1847 par le système atmosphérique, où les voitures étaient tirées par la dépression créée dans un tube posé entre les rails, l’énergie venant de machines fixes. C’est à cette occasion, et à cette occasion seulement, que la Seine a été franchie au Pecq : il fallut un pont de bois sur le fleuve et un viaduc de maçonnerie d’une vingtaine d’arches, appuyé sur une île. Le procédé pneumatique, lui, a été abandonné en juillet 1860 ; les locomotives étaient devenues assez puissantes pour pousser les trains dans la rampe.

Ce viaduc, dont les tabliers de bois ont été remplacés par du métal dans les années 1880, est toujours là et porte aujourd’hui le RER A. C’est, à peu près, le seul grand ouvrage du système atmosphérique qui subsiste en France — et personne ne le regarde, parce qu’il ressemble à n’importe quel viaduc de maçonnerie.

De la gare de 1837 elle-même, il ne restait rien de visible. C’est une fouille archéologique menée au Pecq au printemps 2017, à l’occasion d’un chantier, qui a remis au jour les fondations et les caves de l’aile nord du bâtiment, des plaques tournantes de locomotives et jusqu’à la vaisselle du restaurant de la gare. La première gare de voyageurs de France s’est donc étudiée à la truelle, ce qui dit assez à quel point ces bâtiments-là avaient cessé d’intéresser.

La leçon vaut pour toute la vallée : sur l’axe le plus anciennement équipé de France, le bâti de la première génération a entièrement disparu. La station d’Asnières a été ravagée pendant les combats de 1871 et le bâtiment qu’on voit aujourd’hui lui est très postérieur ; celle de Chatou, d’abord une simple construction de bois, a laissé place à une gare de pierre en 1867, elle-même démolie en 1972 pour le RER.

Et ce n’est pas seulement l’affaire du XIXe siècle. Sur la ligne de Rouen, les bâtiments voyageurs anciens de Maisons-Laffitte et de Poissy ont été démolis en 1986 et 1987, pour la mise à quatre voies et l’arrivée du RER. Les destructions les plus lourdes de ce patrimoine ne datent pas de la guerre : elles datent de la modernisation de la banlieue, et elles sont récentes. C’est exactement le mécanisme décrit dans notre article sur les gares de banlieue, patrimoine de série sous-estimé.

Argenteuil, ou la gare qui n’atteignait pas sa ville

Le meilleur cas d’école de la boucle est celui d’Argenteuil, parce qu’il montre la règle du pont à l’état pur.

La ligne venue d’Asnières ouvre en 1851. Mais elle s’arrête sur l’autre rive, à un point d’embarquement situé à Gennevilliers, en limite de Colombes, parce qu’il n’y a pas encore de pont de chemin de fer. Pendant douze ans, le voyageur pour Argenteuil descend d’un train de l’autre côté du fleuve et finit à pied, en franchissant le pont routier — à péage. La gare portait le nom d’une ville qu’elle ne desservait pas.

Ce n’est qu’en 1863, avec le franchissement de la Seine et la mise en service de la ligne vers Ermont — concédée par décret impérial du 26 juin 1857 —, que la gare est déplacée de l’autre côté du fleuve, à son emplacement actuel. Autrement dit : ce n’est pas la gare qui a fait venir le pont, c’est le pont qui a permis la gare. Douze ans d’écart, et un péage, pour un fleuve à franchir.

Le pont de 1863 a été détruit pendant la guerre de 1870-1871 — les sources se contredisent sur qui l’a fait sauter, et nous n’en tranchons pas — puis reconstruit à l’identique. C’est ce deuxième pont que Monet installe au centre de plusieurs toiles peintes entre 1873 et 1874, dont celle du musée d’Orsay, et que Caillebotte reprendra dans les années 1880. Il faut le savoir avant d’aller comparer le tableau au paysage : l’ouvrage actuel date de 1949, doublé d’un second en 2006. Le pont peint n’existe plus.

Ce qui subsiste dans la boucle, et où

Passé le constat que les gares les plus anciennes ont disparu, une question reste : où trouve-t-on encore, dans la boucle, un bâtiment du XIXe siècle à lire ? La réponse est contre-intuitive — pas sur les lignes les plus anciennes, mais sur les plus tardives.

Les lignes de 1837 et 1843 ont été modernisées sans relâche, et leurs bâtiments y sont passés : Chatou en 1972, Rueil-Malmaison vers 1970, Maisons-Laffitte et Poissy en 1986 et 1987. Le RER, en imposant des quais longs, hauts et accessibles, a fait plus de dégâts sur ce patrimoine que les deux guerres.

Les lignes ouvertes dans les années 1880-1890, elles, ont été moins sollicitées et ont mieux tenu. Sur la ligne d’Argenteuil à Mantes par Conflans, ouverte au public le 1er juin 1892 et posée sur la rive droite, les gares ont été bâties sur un modèle commun, très reconnaissable : brique et meulière, marquise côté cour et côté quai, salle d’attente intérieure doublée d’une « salle d’été » extérieure. À Conflans-Sainte-Honorine, le bâtiment voyageurs d’origine est toujours là ; il n’accueille simplement plus les voyageurs, reçus depuis 1993 dans une construction moderne.

Sur la ligne des Coteaux, ouverte le 5 mai 1884 entre Saint-Cloud et L’Étang-la-Ville, les bâtiments de Marly-le-Roi, Louveciennes et Bougival datent de l’ouverture et suivent un plan type de gare de troisième classe, avec ses chaînages et frises alternant brique rouge et pierre. Plusieurs auraient conservé leurs marquises d’origine, ce que nous n’avons pas pu vérifier autrement que par une source unique — à confirmer sur place, et c’est justement le genre de vérification que la lecture d’une charpente permet de faire sans archives.

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Deux avertissements pour qui voudrait pousser plus loin. D’abord, Bezons ne semble jamais avoir eu de gare — aucune des sources que nous avons consultées n’en atteste une, ce qui est un argument d’absence et non une preuve. La ligne du Havre traverse la commune depuis 1843 par le pont des Anglais, sans s’y arrêter ; ce qu’on y a connu, ce sont des tramways, disparus en 1936. Ensuite, méfiez-vous des dates d’infobox : celle de la gare de Rueil-Malmaison affiche 1837, alors que la notice d’inventaire du ministère de la Culture donne 1844. La date d’ouverture d’une ligne n’est pas la date d’ouverture de ses gares — c’est l’erreur la plus fréquente sur ce sujet, et celle qui fait vieillir artificiellement des bâtiments de plusieurs décennies.

La ligne qui longe la berge : Puteaux–Issy

Il existe un cas où le rail ne coupe pas la Seine mais l’épouse. La ligne de Puteaux à Issy-Plaine, dite ligne des Moulineaux, ouverte le 1er mai 1889 par la Compagnie de l’Ouest, descend de Puteaux par un tunnel puis longe le fleuve entre Saint-Cloud et Meudon avant d’atteindre Issy-les-Moulineaux.

Ses gares intermédiaires appliquent un parti que la contrainte du site impose : le bâtiment en pont. La voie étant coincée entre le coteau et l’eau, il n’y a pas de place pour un bâtiment voyageurs posé à côté ; on le construit donc au-dessus des voies, au niveau de la rue, et l’on descend aux quais par des escaliers. C’est la même solution que sur la ceinture parisienne et sur la ligne d’Auteuil.

La ligne a cessé son service voyageurs le 21 mai 1993, et la plateforme a été réutilisée par le tramway T2, ouvert le 2 juillet 1997. Plusieurs de ces bâtiments ont disparu — celui du Pont de Saint-Cloud dans des travaux routiers, d’autres remplacés par des constructions des années 1960. Mais l’ancienne gare du Pont-de-Sèvres tient toujours au-dessus des rails, à la station aujourd’hui nommée Musée de Sèvres ; longtemps vide, elle a été transformée en restaurant en 2024.

C’est un exemple presque scolaire de ce que dit notre article sur le devenir des gares désaffectées : le volume a trouvé preneur parce qu’il n’a pas eu besoin d’être découpé, et parce que la ligne, devenue tramway, ramène du monde à sa porte.

Les gares de quai, en tranchée sous Paris

Le 12 avril 1900, trois jours avant l’ouverture de l’Exposition universelle, la Compagnie de l’Ouest met en service le prolongement de cette même ligne du Champ-de-Mars aux Invalides. C’est l’un des chantiers que nous replaçons dans la logique d’ensemble des gares de l’Exposition de 1900, où la pénétration au centre de Paris imposait la traction électrique. Le tracé est établi en tranchée le long de la Seine sur tout son parcours parisien, ce qui supprime d’un coup tous les passages à niveau des quais.

Quatre gares intermédiaires y sont créées d’après les plans de Juste Lisch, architecte de la Compagnie de l’Ouest : Pont de l’Alma, La Bourdonnais, Pont de Grenelle, Pont-Mirabeau. Toutes répondent au même programme : un bâtiment-pont enjambant la tranchée, avec un corps central métallique et deux corps latéraux aux toitures relevées, dont la silhouette évoque une pagode — écho assumé aux pavillons de l’Exposition qu’elles desservaient.

Trois ont disparu. Celle du Pont de l’Alma a été détruite en 1937 quand la voie a été couverte d’une dalle ; Pont de Grenelle a été absorbée par sa voisine puis effacée. La quatrième, rebaptisée Javel, ouverte elle aussi le 12 avril 1900, est toujours debout au-dessus des voies du RER C, à quelques dizaines de mètres de la Seine. Elle a reçu en avril 2021 le label « Patrimoine d’intérêt régional ». C’est le seul témoin conservé d’une série de quatre, et le seul endroit de Paris où l’écriture de Lisch se lise encore sur une gare de bord de Seine.

La gare posée sur le fleuve

Il a existé, à Paris, une gare littéralement au-dessus de la Seine. Le viaduc du Point-du-Jour, dit aussi viaduc d’Auteuil, portait la Petite Ceinture au-dessus du fleuve sur un niveau supérieur, la circulation ordinaire passant en dessous. Franchir la Seine sur deux niveaux est l’ouvrage le plus ambitieux d’une ligne qui en comptait beaucoup : c’est le registre que décrivent nos repères sur les ponts, viaducs et tranchées de la ceinture.

Entre la Seine et l’avenue de Versailles, le viaduc comportait un bâtiment voyageurs, la gare du Point-du-Jour, mise en service le 25 février 1867 et fermée le 23 juillet 1934. Sa configuration, halle métallique sur deux quais en surplomb, est présentée comme une préfiguration des stations aériennes du métro parisien ; on la dit aussi première gare aérienne de Paris, mais nous n’avons pas trouvé de source qui l’établisse et nous n’en faisons donc pas un fait. Le viaduc a été démoli en 1958 — il n’avait pas été réparé après le bombardement du 15 septembre 1943, le service voyageurs ayant cessé dès 1934 — et remplacé, pour la seule circulation automobile, par le pont du Garigliano, inauguré le 1er septembre 1966.

Cette gare-là ne laisse ni scellement ni corbeau à lire : elle a disparu avec son support. C’est le cas limite du patrimoine ferroviaire fluvial, où le bâtiment ne survit pas à l’ouvrage d’art qui le portait.

Ce que le fleuve fait payer : la crue

Mettre une ligne en tranchée ou en souterrain au bord d’un fleuve résout un problème et en crée un autre. La crue de janvier 1910, dont le maximum est atteint le 28 janvier avec 8,62 mètres au pont d’Austerlitz, noie les installations enterrées de la rive gauche : la gare souterraine de Saint-Michel, sur le tunnel qui relie Orsay à Austerlitz, est submergée, et la moitié du réseau métropolitain d’alors est inondée. Les photographies de quais sous l’eau sont devenues l’image canonique de l’événement. Nous ne datons pas au jour près l’inondation de la gare d’Orsay elle-même : nous n’avons pas trouvé de source qui la fixe, et le détail circule surtout de seconde main.

La leçon a été tirée ailleurs qu’au chemin de fer : c’est après 1910 qu’une commission est mise en place pour étudier un grand port en aval de Paris, projet adopté en 1920 et devenu le port de Gennevilliers, raccordé dès sa conception aux réseaux de l’Ouest, de l’État, du Nord et à la Grande Ceinture. Le fleuve et le rail y cessent d’être concurrents pour devenir complémentaires.

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Sur le terrain, cela laisse des traces lisibles : niveaux de seuil surélevés, rez-de-chaussée aveugles, repères de crue gravés sur les murs des bâtiments de service. Une gare de bord de Seine se lit aussi à la hauteur à laquelle on a osé poser son plancher.

Lire une gare de bord de Seine : la grille

Ce qu’on regardeCe que cela indique
Distance au pont ferroviaire le plus procheLa gare a suivi le franchissement, pas le bourg
Bâtiment posé au-dessus des voiesEmprise contrainte entre coteau et berge, ou ligne en tranchée
Halle à marchandises tournée vers l’eauTransbordement fleuve-rail, pas seulement desserte locale
Seuils surélevés, soubassement aveugleContrainte de crue intégrée à la construction
Bâtiment en contrebas de la routeTracé calé sur la pente de la vallée, ville installée plus haut

Ces cinq points ne demandent aucune archive : ils se lisent depuis la rue. Ils viennent en complément des repères généraux de datation d’une gare du XIXe siècle, qui portent, eux, sur les matériaux et le plan.

Le troisième point mérite une attention particulière. Une halle dont les portes s’ouvrent du côté du fleuve autant que du côté des voies n’est pas une halle de desserte ordinaire : c’est un outil de rupture de charge, et son plan le dit. Nos repères sur le bâtiment fret d’une gare s’appliquent, avec cette dimension supplémentaire.

Et la gare Lisch, dans tout cela ?

Le cas mérite d’être posé, parce qu’il contredit tout ce qui précède. La gare Lisch se trouve à Asnières-sur-Seine, elle porte le nom d’une commune qui porte le nom du fleuve, et elle n’a jamais rien eu à voir avec lui.

Elle n’est pas au bord de l’eau mais au fond d’une impasse, à bonne distance des quais. Elle n’a pas été construite là : montée au Champ-de-Mars pour l’Exposition de 1878, elle a été démontée et réédifiée à Asnières en 1897, après qu’une tornade eut détruit les ateliers que la Compagnie de l’Ouest possédait impasse des Carbonnets. Ce qui l’a fixée à cet endroit, ce n’est ni un pont ni un port : c’est un faisceau de voies et un atelier.

C’est un rappel utile de méthode. La toponymie ment souvent : « sur-Seine » dans un nom de commune ne signifie pas qu’un bâtiment regarde le fleuve, et il faut aller voir. Inversement, des gares qui ne portent aucun nom d’eau doivent tout à la berge sur laquelle elles sont posées.

Questions fréquentes

Quelle est la plus ancienne gare sur la Seine ?

La question dépend de ce qu’on appelle une gare. S’il s’agit d’un bâtiment ferroviaire, les premières stations de la vallée datent de la ligne de Paris au Pecq, ouverte en 1837, mais leurs bâtiments d’origine ont disparu : celui du Pecq n’a été retrouvé qu’en fouille, en 2017. S’il s’agit du mot lui-même, la gare d’eau de Saint-Ouen, creusée en 1830, précède le chemin de fer sur ce secteur.

Pourquoi la première ligne française s’arrêtait-elle au Pecq ?

Parce que la rampe menant au plateau de Saint-Germain-en-Laye dépassait les capacités d’adhérence des locomotives de 1837. Le terminus fut établi au pied de la côte, près du fleuve, et les voyageurs terminaient en voiture attelée. Le prolongement, ouvert en 1847, n’a été possible qu’avec le système atmosphérique, abandonné en 1860 quand les locomotives sont devenues assez puissantes.

Reste-t-il des gares du XIXe siècle au bord de la Seine à Paris ?

Oui, la gare de Javel, dans le 15e arrondissement. C’est la seule survivante des quatre gares en forme de pagode construites d’après les plans de Juste Lisch pour la ligne des Invalides en 1900. Elle est labellisée patrimoine d’intérêt régional depuis 2021 et toujours en service sur le RER C.

Pourquoi tant de gares de la vallée sont-elles loin du centre-ville ?

Parce que le tracé a été calé sur le point de franchissement du fleuve et sur la pente de la vallée, deux contraintes de génie civil, avant d’être calé sur la desserte des bourgs. La gare a suivi la ligne, et la ligne a suivi le fleuve.

Sources et méthode

Voici d’où viennent les dates de cet article, pour que le lecteur puisse aller y voir lui-même.

  • Pont ferroviaire d’Asnières — premier ouvrage de 1837 dirigé par Émile Clapeyron, tablier métallique de 1851 conçu par Eugène Flachat et construit par Ernest Goüin et Cie, élargissements de 1911 (six voies) et 1926 (dix voies) : notice Pont ferroviaire d’Asnières, Wikipédia en français.
  • Gare de Javel — ouverture le 12 avril 1900, bâtiment en forme de pagode d’après les plans de Juste Lisch, label « patrimoine d’intérêt régional » en avril 2021, disparition de la station voisine du Pont de Grenelle : notice Gare de Javel, Wikipédia en français.
  • Gare et viaduc du Point-du-Jour — mise en service le 25 février 1867, fermeture le 23 juillet 1934, démolition du viaduc en 1958, pont du Garigliano inauguré le 1er septembre 1966 : notices Gare du Point-du-Jour et Pont du Garigliano, Wikipédia en français.
  • Gare d’Argenteuil — ligne de 1851 arrêtée à Gennevilliers en limite de Colombes, pont routier à péage, déplacement de la gare en 1863 avec la ligne d’Ermont : notice Gare d’Argenteuil, Wikipédia en français.
  • Ligne de Puteaux à Issy-Plaine — ouverture le 1er mai 1889 par la Compagnie de l’Ouest, gares intermédiaires en bâtiment-pont, fin du service voyageurs le 21 mai 1993, tramway T2 ouvert le 2 juillet 1997 : notice Ligne de Puteaux à Issy-Plaine, Wikipédia en français.
  • Démolitions de bâtiments voyageurs en banlieue — Maisons-Laffitte en 1986 pour la mise à quatre voies destinée au RER, Poissy en 1987 : notices Gare de Maisons-Laffitte et Gare de Poissy, Wikipédia en français.
  • Crue de janvier 1910 — maximum le 28 janvier à 8,62 m au pont d’Austerlitz, submersion de la gare souterraine de Saint-Michel, inondation de la moitié du réseau métropolitain : notice Crue de la Seine de 1910, Wikipédia en français.

Quand une affirmation ne repose que sur une source unique — l’antériorité du rivetage au pont d’Asnières, la conservation des marquises d’origine sur la ligne des Coteaux, le statut de « première gare aérienne » du Point-du-Jour — le texte le signale à l’endroit où elle apparaît plutôt que de la présenter comme acquise. Les points que nous n’avons pas pu établir, comme la date exacte de l’inondation de la gare d’Orsay en 1910 ou l’identité de ceux qui firent sauter le pont d’Argenteuil en 1870-1871, sont laissés ouverts.

L’attribution d’un bâtiment à un architecte reste, en architecture ferroviaire, une question délicate : les compagnies travaillaient par plans types et par bureaux d’agence, et un nom d’auteur recouvre souvent un travail collectif. La vérification d’un cas particulier suppose le recours aux archives de la compagnie concernée.

Gare Lisch
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